Les Nouvelles de la Colline

et le naufrage m'est doux dans cette mer. (G.L.)

jeudi 26 février 2009

et d'effort et d'effet

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Claire Pietra a écrit jeudi 27 février 2009 à 16:08 pm
Objet :traçant (mis en musique, bientôt)

Patience,

Tout, je veux savoir, tout. Rédige-moi l’histoire de ce regard, déballe-moi sans délai, de ce portrait, tous les secrets. Dis donc, de cet homme sur l’image dont je préfère encore taire l’identité, délicatesse ultime de ma part, non (?) envers ses proches, mais aussi, prudence évidente parce que l’affaire judiciaire avec laquelle il a maille à partir, cette inextricable affaire, toujours en cours d’instruction, embarrasse, j’en fais quoi ? De cet homme sur l’image, raconte-moi le rando, raideur hors piste vicinale, raconte-moi ce qu’il est possible et permis, supportable, surtout supportable pour moi, de lire.

Pas évident, ce n’est pas évident, 'pas ? L’action se passe sur la côte cantabrique, à deux pas de « la Fosse au Fou », un siphon marin de l’enfer, gigantesque colonne circulaire, creusée à la verticale depuis la crête, même, jusque dans les fondations de la falaise calcaire, à une volée de pierre lancée depuis la grotte ornée de Pechon, grotte dont s’ouvre la grille d’entrée en frappant au carreau de Sarcelia - c’est la bedotte du village - pour obtenir d’elle, miracle, la clé du cadenas qui après dix heures et sans relâche, de crampons dans la lande et la caillasse, révèlera  aux faisceaux de lampes acétylènes et frontales, nos rêves ocres et bruns sur les parois rocheuses, tatouages en entrailles, mystères enduits, ceux de nos viscères repeintes.

De cet homme sur l’image, livre-moi ce que tu m’autorises. Vas-y, mais écris. Mon tapis romanesque trame une histoire que je m’assure, simple : il commence par un roman qui finit, une photo en noir et blanc, pièce à charge d’un procès en cours qui découvre un type qui lui, s’est déjà condamné et finit par un roman qui commence : la rencontre avec une femme, qui, assise sur une banquette de musée, se contemple, admire, le croit-elle ainsi, un fétiche préhistorique, une œuvre d’art. Tout se passe, tout, dans l’entredeux cent milles, une espèce d’errance où les choses n’en finissent pas de finir ou de commencer ?

On y voit quoi, sur la photo, dis ? D’un sombre étayage, un sous bois, perce un regard en biais, sous abri des sourcils, durci par une virgule griffant sa pommette droite. C’est curieux, ce regard s’extrait de la caboche inclinée, rehaussée de fines aiguilles, quelques cheveux rebelles qui s’irritent alentour, se dressent et s’agitent, frémissent par devant un feuillage, qui, à l’arrière plan, tremble, appel discret vers une lumière rare ; l’éclairage d’un quartz tombe de là-haut, du gril en douche. C’est curieux, ce regard, frappe unique à double mire, pointé vers l’objectif, ce regard  produirait, selon moi, l’étrangeté de la mise en scène argentique, un drame photographique. Le drame, mais le drame de qui ?

De cet homme sur l’image, dis, vas-y, dis ce qu’il est possible et permis, acceptable mais, pas plus, pour moi, de lire. Je divague et me concerte avec le prévenu, je croise, avec lui, les anecdotes qui se contredisent, se multiplient ou s’abolissent. J’y mêle son intime et le mien avec le mural, alors que chaque audience, au tribunal, délace et dilate, son affaire privée en pleine tribune publique, exhibe son linge perso qui dégouline en commentaires depuis quelque «  Affirmatif Point Comme » vers les forums les plus productifs.

C’est ça, oui, ça cogite et mijote et mes certitudes, happées par la luminosité basse du décor végétal, se heurtent, et se nourrissent, s’opposent au silence que m’adresse le modèle. « Eaux fortes » et « pointes sèches », je détache sur le papier mat, les objets éclatants suivants : un t.shirt blanc, au col duquel s’entortille une étiquette agaçante ; un nez, c’est dit, saillant ; une mandibule inférieure, à sa naissance : bossue ; une calotte osseuse sub-orbitale qui penche, perchée au dessus du regard, deux pupilles en fuite cavalière. Magnétiques, ces deux taches fixes, renfoncées dans leur cavités anatomiques. Dieu, que ce regard, fascine, enfin moi, qui puis-je, je m’obstine ! Quelques feuilles suspendues, enluminures primitives, décrochées du grand écran en profondeur de scène - drapé uni, nuit - survivent hors sol en d’étranges croyances ascensionnelles. Mais qui, qui l’a pris, la photo ?

J’aime plaindre, en pleurs, ses mains disparues car de cet homme sur l’image, le bas du cadre taille, par deux, sa poitrine et ne laisse pendre, seul visible, du bras valide que le moignon. Reste à choisir ma vitesse de lecture, je m’y recréerai, prétend-on, à mon aise. Pesante ou drôle, frivole, tragique et futile, mon allure changeante complique, triture à souhait, le paysage quotidien. Tout y devient incertain, confusément précis !

Pas évident, ce n’est pas évident, vrai ? En double commande, pirate, je parasite l’enquête, celle du juge en charge de l’affaire. Serait-ce possible ? Béatrice, la complice de mon personnage, amatrice de combinaison plongée et tout comme lui, d’antiquités, entre en scène à marée haute. L’astuce convenue avec elle, pour le rejoindre sans témoin dans la grotte, selon mon hypothèse, c’est la crique, en face de la gueule ouverte d’accès au gouffre, un boyau immergé à quelques mètres sous la surface, ce jour-là, sans vague. Son zodiaque qui dézippe l’eau de l’anse, je suis catégorique, est piloté par un autre marin confirmé qui se charge des navettes depuis la plateforme du voilier discrètement ancré, jusqu’à la nacelle débordante de leur collecte archéologique ». A croire le story-board de mon film, en douceur, les paniers descendent jusqu’au pied de la muraille, bel aplomb, ce filin de nylon, non ?

Ensuite, quoi ? Je trace sur mon immense nappe blanche au sol, des lignes sans objet apparent. Je construis du possible, retouche la construction graphique. Je m'attarde sur un détail, reconsidère l'ensemble. Je supprime une fondation que je juge, désormais, inutile. Tant de fois, je repense l'épreuve d'où jaillit, sans cesse, d'autres perspectives que, mais c’est stupide, j’abandonne, suis-je idiot ! Bon d’accord. Bouteille à oxygène, équipement commando sous-marin, complet, la comparse de mon totem traverse à la nage, pour elle c’est facile, le siphon grondant par dessous la falaise, refait surface, prend pied, de l’autre côté, sur un rocher, au fond du gouffre. Alpiniste agile, aussi, elle escalade les trente mètres de paroi verticale et lisse où l’attend tout en haut, au plus périlleux passage, ça y est, j’ai pigé, son destin, le fossoyeur, mon commandeur. Tout autour, je ne vois, à leur mains gauches : rien, le grand vide dans le vent, la mer en bas s’empale et, sur mains droites, guère mieux : un invraisemblable fossé les sépare d’une large bande herbeuse et sauvage mais, entre et, sous leurs pieds : une herse verticale, des pics en pointillés, lambeaux de rocs, lances de l’ordre géologique. Démence audacieuse (?) mes deux funambules, osent où les sabots fourchus de chèvres renoncent. Au sortir de la séance d’écriture, je coupe par un shunt lumière, et je conclus : « je me retire », alors là, mon zozo, à coup sûr, je me plante.

L’histoire de mon ombre sur l’image, par un scénario crédible, remboursera-t-elle ma dette ? Au lieu de cela, me soumettre, en tout point, m’exécuter : je ruse. Je remplace l’inéluctable du récit qui, encore et pour toujours, enchaîne les faits, noue les drames où règne en force, à part égale, l’ordre et l’identité par quoi ? La logique du hasard ; celle où l’aléa s’allie à l’agone, où ma raison fracassée résonne d’angoisses et de joies, un vrai bazar. Je joue la comédie dans mon cabinet cuisine, je danse, brisé, sur des morceaux de miroirs pilés. Reflets dépliés, je raconte que je me raconte une histoire.

Je poursuis ce mis en examen qui figure  sur l’image, je progresse en lui, minable, à quatre pattes. L’effroi du vertige glace, cristallise mon système cérébro-spinal. J’atteins et franchis, presque, la passerelle qui, fixée au sommet de la falaise, s’effondre, sous ma surcharge, poids d’ange. Béatrice, pourquoi n’est-elle plus là, encordée, derrière moi (?) se raccroche à la main courante et métallique, elle glisse, se régale, en rigole. C’est fini. La rampe en partie décrochée du rocher, retient, encore si peu, la plateforme qui s’est dérobée sous ses pieds. La  prochaine visite au parloir, ce sera, patience, samedi.

samedi 14 février 2009 à 02:45 am

Posté par nouvdelacolline à 16:16 - Claire Pietra, ses bulletins - Commentaires [0] - Permalien [#]

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