mardi 5 août 2008
"La gaufre", lue
----- Message -----
« Rédac’Orfil », l'équipe, a écrit le mardi 5 août 2008 à 03:53 am
Objet : Jean L. "la gaufre, épopée funambulesque".
A MAURICE ROCHE
Au bas d'une
fenêtre, dans les reflets d'huile d'une vitre mal finie : une lente
dérive de taches pâles, bouts de doigt exsangues, molle flaque d'une
paume ou d'un nez écrasé, quelque groin piqueté de narines noires, le
halo d'une haletante haleine, un oeil, des yeux écarquillés, l'incisive
trouée d'une bave au dessus d'une lippe rosâtre.
" A quatroucinqans,
commander ? à son père ? !... Qu'est-ce qui fait ici ! laloi ! ?...
Ainsi, toute main menaçante, parlait le père, quelque dieu de mystère
ou Roi de la Rue, et qui prit son départ dans une pétarade de sarcasmes
: Non et non, La Gaufre, reste ici ! Voyez-moi ça encore dans les
limbes, haut comme mon pouce, et ça crie déjà comme un diable, un point
c'est tout. Tes Mirac's bossus Qu'est-ce que Dieu tes Mirac's. "
Dans
la ruelle : une vertigineuse silhouette, ceinture de flanelle rouge,
pantalon bleu, des éclats de soleil sur l'oriflamme d'une faux, le père
-- tandis que sous la fenêtre, au dessus du baquet d'eau, danse de vols
aigus, élastiques, des moucherons vous tirent et dispersent dans leur
turbulence --, un père avec qui renouer à travers la familiarité des
gestes, nez contre carreau, regard subjugué par le ceinturon où
brimbalent corne et pierre à aiguiser, les mains étourdies par une
emphase d'affûteur, puis se figeant, furtives, dans quelque pied de nez
quand se découvre l'étoile facétieuse au fond de pantalon rapiécé,
revers des dieux.
" Oui, oui... commentait la mère, impératrice des
cuisines ou Notre Dame des Limbes, dans une compassion assez
tournoyante : oui, oui tes miracles bossus, ta culbute dans
l'abreuvoir, dans l'auge du cochon, tes glissades sur les bouses de
vaches ? Misère de nous !... Mais trois fois rien t'amuse, voyons, joue
donc dans notre ruelle ?... Mais c'est égal : ton grand frère pourrait
bien te prendre avec lui. C'est jeudi, aujourd'hui ! I croirait
peut-être s'abaisser, ah ! ces hommes... Mais je peux pas t'emmener au
lavoir. Ta culbute dans le lavoir ? Et tu vas pas encore traîner dans
nos cotillons comme un bébé, non ?... "
Au loin, dans la Grand-rue,
déjà, pour une parade fantastique des dieux, le char du grand frère
flamboie de toute sa ferblanterie d'apparat, divague dans une apothéose
caracolante, et le père haut perché sur Rosalie, jument de sa nature,
tournoie dans la fresque des façades, tandis qu'aux abords de la
maison, avec des gestes de miniature, la mère dispose baquet, bassine,
batte et battoir sur la brouette, avec parfois un regard qui interroge
la fenêtre, s'y attarde, s'en écarte, toute à ses mains qui s'emploie à
l'équilibre de l'embarcation, et qu'on aiderait, épaule en alerte, nez
cognant à la vitre, au risque de basculer dans le miroir de l'affolante
parade, au loin dans la Grand-Rue, quand déjà s'éveillait au flanc de
la cuisine, à travers vos gestes effacés, quelque odeur de lessive,
quelque humeur casanière. Nue, soudain, la ruelle de vous happer. Et
les mains de plaquer leurs traces exsangues sur le calque idiot de la
vitre ; sur quoi, vacille une masse grise, claudicante et qui s'affale
au milieu de la cuisine.
***
les "lus", en cours d'enregistrement. Merci de revenir, NDLR.
Front à terre, dans la nuit qu'un bras encage avec force, on n'en devine pas moins la présence d'un visage, sournoise façade publique, où s'imprime une défaite, bouche veule, nez humide, tempes battantes. Contre soi, contre les agaceries d'une mouche, on s'impatiente, serrant les mâchoires, reniflant, feulant. Au bruit d'une cavalcade dans le bûcher, le monde s'exclame : un regard sur la nuque, on sursaute. Buste soudain dressé, on se carre dans l'armature des coudes. La lumière rabroue. Alentour s'épaissit la châsse d'ombre. Vole, virevolte une mouche, moire verte dans la splendeur jaune d'un crucifix, et s'immobilise. S'obstine à sa lenteur, le long du placard, à sa langueur contagieuse, insupportable, une caravane de fourmis. Appelée dans un cri, la main, lourde à porter, dangereuse à déplacer, stimule sans foi ni vigueur, menace en vain, bafouille dans le silence narquois des choses. Perdu, un regard interroge. Une goutte d'eau. Sous le manteau de la cheminée, la barde de lard suinte. Et l'on guette la goutte d'eau qui s'annonce, se réserve, plastronne, toute blanche de sel, mais trop lente à s'émanciper, à obéir. Sauvage grognement, branle du buste, on bousculerait le monde : et de glisser sur le dos, l'armature des coudes cédant, cuisine chavirant dans un vertige et vous emportant dans son délire. La fenêtre, en face, derrière une larme, insolemment pavoise, oeil globuleux, irisé de la Rue, paré de tous les mirages du séjour des dieux. On réprime un sanglot. Impérieuse une jambe se dresse. Surplombant, effleurant, frottant le plancher, un talon qui se tâte avec une ardeur maniaque, la quasi-indépendance d'un tic, et qui s'imposerait, se ravise, suspendu, se manifeste à l'improviste avec éclat. Arrachée au silence, une voix minimise la chose, commente abondamment sur un mode très inoffensif : Rataplan... Rataplan... Rrrah !... Car toute révolte est pernicieuse, qui réveille les dieux assoupis.
***
[suite]

