"Les Nouvelles de la Colline"

en chantier "Néo-Orfilien"

dimanche 25 mai 2008

« lorrain de Wallonie, pas Lothrigen »

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« Rédac’Orfil », l'équipe, a écrit le dimanche 25 mai 2008 à 00:58 pm
Objet : quantième souffle

Publier l'article ci-dessous n'explique rien, n'éclairera pas l'œuvre exigeante de Jean L. La radicalité de Maurice Roche donne à aimer mieux, c'est tout. Une deuxième édition dans le "Blog'orfil" de "La gaufre" écrit par Jean L. prolonge cet hommage à M. Roche.

Bon dimanche à tous, amis orfiliens.
(NDLR)


Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 22 de janvier-mars 1998

Le chant du signe

Maurice Roche s'est éteint cet été. Figure de la littérature expérimentale, il a composé ses livres comme une farandole hirsute et macabre.

Dans la catégorie des Irréductibles, Maurice Roche se pose un peu là. Pour reprendre la formule de José Corti, il n'a "Rien de commun". Toute sa bibliographie, soit une trentaine d'ouvrages, repose sur le paradigme du livre comme espace de liberté. Et des libertés, il en a prises. La critique aussi qui place son oeuvre quelque part -mais où?- entre Tel quel et l'OuLiPo... Gare aux effets de mode. L'auteur de CodeX ou de Macabré ne s'est jamais imposé de contraintes telles que les a définies le groupe de Queneau, Perec et consorts. Maurice Roche a fourbi les siennes propres dans les thèmes existentiels de la mémoire, de la maladie et de la mort.

La publication concomitante de trois textes posthumes en apporte la démonstration tout en éclairant la biographie d'un auteur marginalisé. Grande humoresque opus 27, Pardonnez-moi, mon fils et Un petit rien-du-tout tout neuf plié dans une feuille de persil s'offrent sur des modes différents mais suivent le même propos. Malgré le désordre de la mémoire, Maurice Roche "enterre les souvenirs. On les met auparavant en conserve, on les surgèle dans un petit parallélépipède rectangle -mise en abyme de dalle funèbre." Le premier est un “roman (?)”, c'est-à-dire qu'il est composé de courts récits, d'aphorismes et de coq-à-l'âne. La couverture rouge sang de Pardonnez-moi, mon fils enveloppe le dialogue du moribond Mezigo avec le Père Toupuissant, confesseur bavard dont les propos ponctuent aussi Grande humoresque. Ce prêtre, Maurice Roche se l'est "bricolé" pour “confesser” un parcours d'écrivain qu'il illustre sur le ton de l'impuissance mais dans un état d'esprit stoïque voire désinvolte. Le dernier livre enfin porte les mémoires “officiels” du "jeune Maurice" qui rappelle à la troisième personne sa "basse enfance", les figures de ses père et mère disparus.

Les trois volumes constituent une nouvelle introspection. Une telle définition n'implique pas qu'ils coïncident avec ce que l'on recense sous le terme parfois frelaté d'“autofiction”. Si les écrits de Maurice Roche sont marqués par la tragédie humaine, ils ont l'élégance de ne pas recourir au pathos. Parfois amers ou résignés, ils développent, outre l'intérêt visuelle de compositions typographiques héritées des lettristes -on pense aux travaux de Jérôme Peignot- une philosophie aquoiboniste digne d'un grand humoriste.

Maurice Roche est né le 4 novembre 1924 à Clermont-Ferrand où son père est un employé des usines Michelin. "Je suis né, en effet, le jour des Morts. Au-dessus d'un magasin d'articles funéraires dont la raison sociale A L'IMMORTEL expliquerait mon aspect provisoire (…). Place Gaillard, voilà pourquoi je suis si costaud." En fait, l'enfant est maladif. Il suit ses parents dans leurs déménagements successifs à Valence, Chalon-sur-Saône et Lyon. Il manque à plusieurs reprises de mourir. Plus tard, il fait des études de musique à Paris. Sa première intervention artistique est la création d'une partition musicale pour les Epiphanies d'Henri Pichette qui sont représentées en 1947 par Gérard Philippe et Maria Casarès au théâtre des Noctambules. Lorsque paraît un premier livre aux éditions du Seuil en 1960, un essai sur Monteverdi, il est journaliste. Ce sont les années de vache maigre. Il réveille dans Un petit rien-du-tout tout neuf... la bohème qu'il a partagée avec Edouard Glissant et dans Grande humoresque opus 27 ses débuts auprès de Sollers, Jean-Pierre Faye et Marcelin Pleynet. C'est aussi le temps des audaces : Marc Saporta publie sa Composition n° 1 sur feuillets interchangeables (Le Seuil, 1962), les Situationnistes relisent le monde... Dans cette effervescence, Maurice Roche opte pour une rupture de la narration traditionnelle. En 1966, il frappe un grand coup avec Compact, sa toute première fiction que les éditions Tristram viennent de rééditer en sept couleurs. (En 1994, ces mêmes éditions ont produit un Compact-disque : la lecture par Roche lui-même de ce texte remanié).

Dans les ouvrages suivants, il poursuit l'examen des rapports qu'entretiennent un texte, son titre et l'image. “Romancier”, musicien et dessinateur, il couvre Opéra bouffe (1975) ou Maladie mélodie (1980) de croquis, de portées de notes, de dessins de chats et de crânes, de calligrammes et de mots-valises qui concourent à dévoiler la face cachée du langage. La magie du verbe, il la trouve dans les potentialités riantes de la contrepèterie ou du calembour, dans l'aporie et autres astuces syntaxiques. "Mystique en diable, il avait vendu son âme au démon pour être sauvé en vertu de la foi."

Il s'est expliqué dans CodeX : "Je tente de me/ fabriquer (hors de moi) une/ grande machine infernale et/ co(s)mique." Tout en recourant au formalisme, sa fabrique de textes ne tourne pas au procédé. Bien au contraire. Elle se fait l'écho de préoccupations universelles : destinée, absence, corps, pulsions, sénescence ("c'est naissance"), mort... cette dernière lui suggèrant l'essentiel de sa prose comme ses accents cyniques. Dans le cycle de la naissance, de la maladie et du trépas -"Ce qu'il faut être con pour trépasser"-, Roche est un clown tragédien qui attend une mort annoncée depuis soixante-treize ans. Elle est survenue le 19 juillet 1997.

"Ma seule jeunesse est désormais ma phrase" a-t-il écrit. Marginal des Lettres, il était un original plus que parfait. L'oeuvre qu'il a façonnée à grands coups de ricanements, de jubilations et d'acrobaties langagières l'impose comme un de ces auteurs “fin-de-siècle”, ces “fumistes” -au sens des années 1880- qui fleurissent dans la dérision en marge des académismes. A d'autres le post-modernisme barbant. Roche est riche, plein d'aspérités et d'énigmes. Ses jeux et ses provocations magnétiques n'ont pas fini d'attiser la curiosité. Celle des lecteurs à venir mais aussi celle des critiques qui vont piétiner après Michel Pierssens (Maurice Roche, Editions Rodopi, 1989) et Jean Paris (Maurice Roche, “Poètes d'aujourd'hui”, Seghers, 1989) un champ de mines qui n'ont pas toutes explosé.

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orfilesque ! que diable...

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« Rédac’Orfil », l'équipe, a écrit le dimanche 25 mai 2008 à 11:16 am
Objet : deuxième édition

Chaque jour de la neuvaine, relisons, savourons notre « La gaufre » quotidienne, en épopée funambulesque que saint Jean L. nous a révélée, pauvres de nous, misérables lecteurs...

Jean L.

La gaufre

épopée funambulesque

(ed. Juliard, 1966)

A MAURICE ROCHE

I

Au bas d'une fenêtre, dans les reflets d'huile d'une vitre mal finie : une lente dérive de taches pâles, bouts de doigt exsangues, molle flaque d'une paume ou d'un nez écrasé, quelque groin piqueté de narines noires, le halo d'une haletante haleine, un oeil, des yeux écarquillés, l'incisive trouée d'une bave au dessus d'une lippe rosâtre.
" A quatroucinqans, commander ? à son père ? !... Qu'est-ce qui fait ici ! laloi ! ?... Ainsi, toute main menaçante, parlait le père, quelque dieu de mystère ou Roi de la Rue, et qui prit son départ dans une pétarade de sarcasmes : Non et non, La Gaufre, reste ici ! Voyez-moi ça encore dans les limbes, haut comme mon pouce, et ça crie déjà comme un diable, un point c'est tout. Tes Mirac's bossus Qu'est-ce que Dieu tes Mirac's. "
Dans la ruelle : une vertigineuse silhouette, ceinture de flanelle rouge, pantalon bleu, des éclats de soleil sur l'oriflamme d'une faux, le père -- tandis que sous la fenêtre, au dessus du baquet d'eau, danse de vol aigus, élastiques, des moucherons vous tirent et dispersent dans leur turbulence --, un père avec qui renouer à travers la familiarité des gestes, nez contre carreau, regard subjugué par le ceinturon où brimbalent corne et pierre à aiguiser, les mains étourdies par une emphase d'affûteur, puis se figeant, furtives, dans quelque pied de nez quand se découvre l'étoile facétieuse au fond de pantalon rapiécé, revers des dieux.
" Oui, oui... commentait la mère, impératrice des cuisines ou Notre Dame des Limbes, dans une compassion assez tournoyante : oui, oui tes miracles bossus, ta culbute dans l'abreuvoir, dans l'auge du cochon, tes glissades sur les bouses de vaches ? Misère de nous !... Mais trois fois rien t'amuse, voyons, joue donc dans notre ruelle ?... Mais c'est égal : ton grand frère pourrait bien te prendre avec lui. C'est jeudi, aujourd'hui ! I croirai peut-être s'abaisser, ah ! ces hommes... Mais je peux pas t'emmener au lavoir. Ta culbute dans le lavoir ? Et tu vas pas encore traîner dans nos cotillons comme un bébé, non ?... "
Au loin, dans la Grand-rue, déjà, pour une parade fantastique des dieux, le char du grand frère flamboie de toute sa ferblanterie d'apparat, divague dans une apothéose caracolante, et le père haut perché sur Rosalie, jument de sa nature, tournoie dans la fresque des façades, tandis qu'aux abords de la maison, avec des gestes de miniature, la mère dispose baquet, bassine, batte et battoir sur la brouette, avec parfois un regard qui interroge la fenêtre, s'y attarde, s'en écarte, toute à ses mains qui s'emploie à l'équilibre de l'embarcation, et qu'on aiderait, épaule en alerte, nez cognant à la vitre, au risque de basculer dans le miroir de l'affolante parade, au loin dans la Grand-Rue, quand déjà s'éveillait au flanc de la cuisine, à travers vos gestes effacés, quelque odeur de lessive, quelque humeur casanière. Nue, soudain, la ruelle de vous happer. Et les mains de plaquer leurs traces exsangues sur le calque idiot de la vitre ; sur quoi, vacille une masse grise, claudicante et qui s'affale au milieu de la cuisine.

***

Front à terre, dans la nuit qu'un bras encage avec force, on n'en devine pas moins la présence d'un visage, sournoise façade publique, où s'imprime une défaite, bouche veule, nez humide, tempes battantes. Contre soi, contre les agaceries d'une mouche, on s'impatiente, serrant les mâchoires, reniflant, feulant. Au bruit d'une cavalcade dans le bûcher, le monde s'exclame : un regard sur la nuque, on sursaute. Buste soudain dressé, on se carre dans l'armature des coudes. La lumière rabroue. Alentour s'épaissit la châsse d'ombre. Vole, virevolte une mouche, moire verte dans la splendeur jaune d'un crucifix, et s'immobiliise. S'obstine à sa lenteur, le long du placard, à sa langueur contagieuse, insupportable, une caravane de fourmis. Appelée dans un cri, la main, lourde à porter, dangereuse à déplacer, stimule sans foi ni vigueur, menace en vain, bafouille dans le silence narquois des choses. Perdu, un regard interroge. Une goutte d'eau. Sous le manteau de la cheminée, la barde de lard suinte. Et l'on guette la goutte d'eau qui s'annonce, se réserve, plastronne, toute blanche de sel, mais trop lente à s'émanciper, à obéir. Sauvage grognement, branle du buste, on bousculerait le monde : et de glisser sur le dos, l'armature des coudes cédant, cuisine chavirant dans un vertige et vous emportant dans son délire. La fenêtre, en face, derrière une larme, insolemment pavoise, oeil globuleux, irisé de la Rue, paré de tous les mirages du séjour des dieux. On réprime un sanglot. Impérieuse une jambe se dresse. Surplombant, effleurant, frottant le plancher, un talon qui se tâte avec une ardeur maniaque, la quasi-indépendance d'un tic, et qui s'imposerait, se ravise, suspendu, se manifeste à l'improviste avec éclat. Arrachée au silence, une voix minimise la chose, commente abondamment sur un mode très inoffensif : Rataplan... Rataplan... Rrrah !... Car toute révolte est pernicieuse, qui réveille les dieux assoupis.

***

Nuque à terre, on dodeline de la tête, soudain pouffe de rire, sans doute pour se prendre à quelque simulacre d'espoir. Ivre, un bras exalte l'espace, y dessine à la débandade de fugitifs horizons. Apparaissent, disparaissent, - à droite, ici, dans le coin de l'évier, - une écrémeuse toute pétillante de nickelure, - à gauche, là, dans la pâleur du mur, - or ou marron, un cartable ou un clairon, - sur le buffet, dans une dégringolade d'étages, - pipe et pot à tabac, qui joufflu, qui serpentine, votre visage ou doigt à l'avenant, - en face, sous l'évier, -un petit peuple, un resserrement, une intimité de bouteilles et d'ustensiles, - ça et là, - la vieille écrémeuse, le clairon, le cartable du Grand, l'écrémeuse. Et le monde de mener la danse, et votre regard qui fuit parfois dans une ronde insensée, à s'ébattre dans le menu, le douillet, quand le grandiose ou l'épique en impose, à sautiller à travers les choses, les frôlant, les contournant, les enjambant de crainte de s'y appesantir. Inconscient, un bras, sans doute pris au piège de l'écrémeuse, s'abandonne à une folie de manivelle, vous emporterait le corps si l'oeil ne s'égarait sous l'évier, n'y divaguait dans l'insignifiance, embarquerait quelque autre dans l'audace de se camper sur ses jambes, de toucher l'... Ecrémeuse, engin désaffecté, dont le père, tout encapuchonné de songe, d'un coup de manivelle, émeut les engrenages coriaces, les vertus secrètes, relique dont il défend l'abord, la pureté du souvenir, devant tout profane qu'il refoule d'une tape ou d'une pichenette...Quelque autre s'est-il dressé machinalement sur son séant, une lourdeur insidieuse, une gêne de posture, une vertigineuse paresse vour rejette à terre. S'exhausser, s'avancer en personne, c'eût été affronter ses dieux, outrer le sort... Ta-ta ! Le clairon vous donne le ton, sa voix éclatante. Ta. A votre confusion, - lorsque le trio des hommes tâte de la trompette céleste et que seul le frère, l'égal des dieux, peut rivaliser de prouesse avec le père, - aucun son n'en est jamais sorti, sinon la risée des vôtres. Perdu, on crie dans un dernier souffle : ta, tout tout jaune, le celui-là, jaune carlate, jau. On voudrait le retenir dans un regard ébloui, se couler dans son éclat de cuivre. Mais sa forte présence divague dans le grimoire de vos miracles bossus. Et l'on décroche... guigne, pointe au haut du buffet une efflorescence rouge où la lumière frétille, une tache d'une espèce si anonyme, si inoffensive qu'elle invite à l'extase. Elle vous subjugue. On s'y soumet dans une bienheureuse hypnose, corps transi d'admiration. Soudain. Sourd malaise. La rougeur se creuse, se boursoufle avec lenteur, palpite d'une étrange vie. Un frisson vous secoue. Violent mystère de l'innommé, quand il donne dans l'anormal. Vertige d'une mémoire sans les assises d'un nom. On ne s'y reconnaît plus. On a peur. Mais la chose-là, bien sûr, ce n'est qu'une "boîte-conserve-boîte-conserve-boîte-conserve-conserve". Et la voici, son identité établie de façon décisive, rendue à son innocence première. Saluant sa libération sur le tard, on débonde un rire sec : ssih !... Ssssssi ! Sssssi ! Lequel rire s'épanouit dans une glissade, effervescence de salive et sifflotis de ricanement, quand, en contrebas, au bord du buffet, se découvre la pipe qui vous exciterait à queque parade virile. En d'autres temps, bouffarde au bec, on se fût rendu sous les fenêtres de la voisine pour y afficher une tête d'homme, face à cette Zozotte qui vous enferme toujours dans le cercle de ses poupées, vous confine un peu trop dans ses "bébétises", - et vous donnât-elle la réplique sur-le-champ en relevant son image maternelle ou féminine, échalotes glissées dans le corsage ou lèvres frottées de cassis, on ne s'accorderait pas moins le dernier mot, sceptre au poing, pour ce que la parole est désormais l'affaire des mâles, déjà recueilli dans une mimique forcenée de fumeur, au risque d'avaler, de dégorger nicotine ou fiel des dieux. Entre-temps, visage torturé, à l'instant, on crache une salive âcre, insidieusement nauséeuse. "C'est bien fait !" ponctue une Zozotte de cauchemar, à vous suspendre dans un étrange silence. Là-haut, intouchable, ladite pipe se fait l'écho d'un interdit céleste : il y avait sans doute quelque impudence à s'admirer dans un divin miroir, quelque punition à n'y découvrir que la grimace de son indigence. Et de se retourner sur le ventre, front à terre, dans la nuit qu'un bras encage avec force.

***

Joue à terre, on lorgnerait le soubassement de l'évier. Humble, on s'exile dans la patrie des petites choses, la chapelle de Notre Dame des Limbes. Sous l'évier, il y a un broc, des bouteilles, le tuyau de caoutchouc qui, la pipette que, une brosse, une lavette ; il y a des choses. On n'y engagerait pas les mains, fût-ce en songe, de crainte de quelque enchaînement. On tamiserait même tout désir en clignotant des yeux. Plutôt, le regard se blottirait dans le coin de la cuisinière, coquille d'espace où le corps se ramasse en rêve comme pour une douillette prière. On se caresse la joue dans l'angle d'un bras. Vous effleure parfois l'épithète injurieuse de bébé, et qui déclenche des raideurs de maintien. Plutôt, regard vide, on s'efforcerait dans une ferveur du flair. On se glisse dans une douceâtre odeur, s'y enferme, tout à sa familiarité anonyme. Trop vite, à certaines instigations confuses, quelque chose comme une aigreur de fermenté, on en devine l'origine dans la potée de cochon. Gnouf-gnouf ! C'en est trop, semble-t-il. La voici, son identité déclarée, éclatante d'équivoque. S'y glisse sans doute l'écho d'une remontrance : sale petit goret. On s'ébroue, mais l'odeur vous assiège. D'urgence, on capte quelque émanation de lait caillé, de graillon ou de feu éteint. Aiguë, une odeur d'eau de Javel vous poursuit. Charme ou maléfice, elle vous subjugue, vous jette dans l'affolant tourniquet d'une obsession : tantôt par sa témérité dansante elle suggère la promesse de ce matin, la séance de lessive en compagnie de la mère, une fête toute en parfums, tantôt dans sa stridence, l'infortune de cet après-midi pour, soudain, au fil d'une attente sans frein, vous découvrir dans une irréfragable solitude : Mam est partie ! Et l'on serait tout en dévotion pour mieux ressusciter la présence d'une mère. Ses pantoufles, là-bas, on les couve des yeux, on y fourrerait ces pieds-ci, mais nus, à se couler tout entier dans leur pulpe de molleton. Mais il y manque un pompon, on le recoudra. Puis on lavera la pierre-à-eau, balaiera le corridor. Il y a encore un pompon d'un vert duveteux, et si proche d'un désir qu'il vous chatouille la joue, à vous émoustiller dans un frétillis de rires.

***

Nuque à terre, fort de la protection de Notre Dame des Limbes, on se tourne brusquement vers l'écrémeuse pour afficher un mépris qui vous détacherait de toute humeur ou rumeur épique : "Moi m'en moque ! Elle embête ma maman, d'abord, maman elle se buque toujours la tête contre, maman elle la mettra à la remise, d'abord, elle est cassée, la mécanique, la manique, crotte de bique... (Incertaine, l'intercession de Notre Dame des Limbes, voire hasardeuse, il semble qu'on ne puisse plus arrêter une parole, bien qu'on s'enferme à l'occasion dans un refrain définitif.) Et... et le clairon, le clairon, prout du cul ! ça nous casse les oreilles à maman...à maman. (Car toute révolte est pernicieuse, qui réveille les dieux assoupis. Par représailles, chaque objet divague dans le grimoire de vos miracles bossus.) Et c'est pas vrai, hein mam ? j'y touche pas à la pipe, mais j'ai pas fait la grimace, crotte de tabac, prout du cul, na ! Alors ? (Pour mieux fuir l'infernal ballet des choses, déjà, on se perd dans une folie de rouleau à travers la cuisine, vertigineuse fugue, front à terre, nuque à terre...)

***

Évasif, le regard glisse vers des espaces nus, plafond ou tapisserie, qui vous garantiraient une neutralité d'asile ou un anonymat de séjour. Folle géométrie des lignes, sourde sollicitation des jambes. Mystère alvéolaire des veinures de chêne, circonvolutions sommeilleuses. Là-haut, entre les poutres, comme en un songe vide, dansent des lunes pâles. Oui, il y ferait "noir-noir-noir-noir". Abusive emphase, profuse incantation qu'accompagne sur-le-champ un jet croisé de bras devant les yeux, un souvenir vous éperonnant. Aveuglantes, les giclées de lumière à travers les lourdes tentures de nuit, pendant l'incendie de la ferme, envoûtement où l'âme s'éprouve dans la violence, dans les ressacs des rires et terreurs. Dressée dans l'attente, votre tête, séduite, perplexe, retombe à terre. Une main se rudoie à la râpe du plancher. Peut-être, pour dissiper une vigueur recluse ou s'émouvoir dans une autre existence, n'y avait-il rien à espérer d'un simulacre de cauchemar...
Et, de tout l'épaulement du buste, le regard se hisse vers les hauteurs, divague dans la géométrie des poutres et de la tapisserie, s'abandonne à des humeurs contrariantes dans une galopade élastique, éboulissement de maîtrise, ou se redresse dans l'ordre des larges avenues, maîtrise d'éblouissement. Et de buter - brutal choc, à verrouiller les paupières, à les secouer de tics pour conjurer une lancinante pression - contre quelque figure du monde, sans doute l'écrimIeuse, ainsi écrasée sur le bout pour déjouer sur le tard une hantise. Yeux exorbités, corps en force, on expulse un espace tracassier qui vous assiège et casque. Là-haut, la carrure rassurante des poutres, en dépit d'un léger tremblotis de la vue. Étrangement, on s'obstinerait à courir les équivoques frontières, aux abords de l'Ecrimieuse, du Tartable et du Glairon. Frémissante cavalcade, humeur funambulesque, vagabondage interlope. Non tant qu'on y veuille cercler son domaine ou s'enfermer dans un secret. Car toute réserve est un leurre dans l'empire des dieux. Mais plutôt qu'on y aiguise un supplice. Car, martyre pour mystère, à défaut d'un gros cauchemar, on se contenterait de cruelles agaceries pour se purger l'âme de tout fiel. Sauvage, vertigineuse attirance des frontières équivoques. Et d'y culbuter à plaisir. Vif sillage d'une chute à travers le corps qui se crispe dans ses stridentes jouissances. On finit par en trembler...
Le regard fuirait sous le manteau de la cheminée. Étroite passe à vous retenir dans quelque posture, tunnel de nuit à vous engager dans quelque volute de sommeil. Dédale de craquelures et de veinules, peau sale aux croûtes de suie. Et la noirceur du gîte, et la torpeur des ombres, et la tyrannie criarde des craquements, tout l'appareil requis de la terreur, de rehausser les lieux d'un faste de cachot. Bras veules, visage offert, on mime déjà l'effarement. Ya. Y a. Encore faut-il, pour susciter le drame, pour éveiller une belle et franche peur, séduire l'imagination. Y a grosse bêti bête, ya, y a un gros-gros cro croqu'. Et ce n'est pas sans honte que l'on risque cette bébétise, bientôt découverte dans son insignifiance à travers le rire d'une Zozotte, mitaine. Et cette trouvaille déshonorante, on la chasse de tout le branle d'un corps. Et cette tête en cause, on la cogne avec rigueur contre le plancher. Une vive douleur vous divertit d'une hébétude. Peut-être le cauchemar auquel on se voue à belle outrance, connaît-il de secrètes exigences...
Le regard fuit au ras du plancher. En pleine lumière, le gros anneau de la trappe. Votre regard, votre tête y tournoient dans un lent siège. Dessous, là-dessous, il y a la cave, de vrais rats et le puits tout noir. Par-derrière, il y avait encore la sourde menace des dieux de vous y enfermer en pénitence pour la nuit. Un chantage à la mort ne saurait qu'inciter à la sagesse. Plouf ! On n'en peut décoller le regard que l'anneau entraîne dans une obsédante giration. Insinuante, une odeur de moisissure rôde dans vos narines, à s'en ébrouer de frayeur. Dessous, là-dessous, il y a surtout de vrais-vrais rats qui pourraient  vous manger le petit z'oiseau, ainsi que Zozotte et votre mère le prédisent en manière de revanche ou de taquinerie, vous ôtant par là tout loisir de vous admirer, à l'instar des rois de la Rue, dans vos  sacrés attributs de mâle-à-zézette. Main en coquille, on s'en protège du mieux sur-le-champ. Plus que la mort, sans doute, cette mutilation est votre croix. Sans un titre de noblesse sous la main, sans une parcelle divine, on rêverait vainement d'une communion avec l'Être tout-puissant et poilu. Aussi l'imagination ne s'émeut-elle avec passion que dans les ombres de la pénitence, quand il faut payer de sa personne pour gagner son salut. Agréé par le ciel, le cauchemar vous avale d'un trait : Des rats, des rats, hou !... Y a un gros z'oeil au fond du puits, dans l'eau, un gros z'oeil, j'i crache dessus ? oui ? non, je regarde seulement !... Des rats, oh !... Z'ai pas peur, suis zentil d'abord... Là, tout-tout près, sur le bord, je marche dessus, je vais tout près... Oh... l'eau i monte, i descend, i bouge ! Hou ! z'ai pas peur... Le rat qui nage, suis zentil... Aouh ! Aouh ! Miaouh ! Miaouh, na ! J'ai pas peur, moi : moi j'i mange sa queue au rat, suis un chat ! Et j'i pisse dessus, ah-ah ! Oh non, La Gaufre i recommencera plus... Petit théâtre où, jouet d'une terreur, on finit par s'en jouer dans un pari, réglant son audace ou sa peur sur ses pas, ses jets de salive ou d'urine, s'avançant ou se retirant derrière les masques d'un bébé assez pitoyable, plutôt irresponsable, d'un La Gaufre très pénitent ou d'un Chat miraculeusement Sauveur... Miaouh ! Zozotte, viens voir, t'as vu : j'ai pas peur, pas mouru, pas mangé, toi t'as peur, toi... Tu z'oses pas, Zoztte, t'es fifille ! Moi suis Tout Grand, quarante-douze ans, suis pas Le La Le La Gaufre, la !... Et je pisse loin, dedans l'eau... Y a des grosses araignées tout plein, mais suis zentil... Viens tout près de l'eau, Zozotte : toi tas peur, toi t'as pas, t'as pas ! Ta petite bébête, elle est rentrée dans ton trou, moi j'ai vu, le rat  i t'a mangé ton z'oiseau, c'est bien fait !... Toi t'as pas : t'es fifille !... Sans doute, pour s'assurer d'une résurrection d'entre les mâles, on pousse Zozotte sur scène, un autre soi-même que l'on sacrifierait plus volontiers. Le mystère de la passion tourne à la comédie profane. Et l'on passe au rang de spectateur... Zozotte-crotte ! Zozotte-linotte ! Je te laisse toute seule, na, t'es bien pris, c'est bien fait, tout seul, na !... Et tu sais même pas pisser debout, psssi ! T'as pas ! Les rats, lalala !... Comme les madames, ma maman, tu dis ? C'est même pas vrai : ma maman elle en a un de gros pipi, na, j'ai vu, tout noir. Toi t'as pas, tu pleuriras, na ! Attention à tes miraques bossus : tu vas tomber dans l'eau, plouf !... Zozotte- Gaufrette, t'es tombée, t'es tombée !... C'est ta faute, takapa, taka regarder, takapa faire ta linotte... Plouf ! Tu tombes !... Plouf... Et l'anneau de la trappe se découpe dans la lumière crue du jour. L'héroïne trop vite sacrifiée, tout est remis en question. Tête débusquée d'un rêve, il semble qu'on ait perdu de sa belle assurance funambulesque. Avec une moue triste, on effiloche quelques litanies : Oui, là-dessous, des choux et des salades toutes blanches, suis venu dans un chou, dans la cave... Lui, le bébé de la couturière, lui, lui, dans le fardin, dans une Rose, lui, une rose, Rosalie, y avait tout plein de soleil, lui, lui... La Gaufre, dans la cave, là-dessus... Zoztte - menteuse ! - elle a dit : dans le ventre de ma mère... Dans le ventre, c'est pas vrai : dans la cave, oui ! moi j'aime ma maman, je t'aime : t'as dit dans un chou, hein ?... Peut-être, pour faire sa paix avec les dieux, plus particulièrement avec Notre Dame des Limbes, devait-on sans théâtre ni doublure accepter son sort, placer sa vie sous le signe de La Gaufre ou du guignon. Après quoi, sans doute, on pourrait se glisser dans le sommeil du juste. Regard dérivant dans le mystère alvéolaire d'une veinure de chêne, on somnole en se chatouillant l'oreille.

***

(à suivre... )

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